Numéro 15 8 min de lecture

Le scandale des télés qui vous espionnent

Votre télé vous écoute et prend en photo ce que vous regardez. Comment, et comment faire pour l'empêcher ?

vie privée télévision connectée publicité ciblée geste de la semaine

L’histoire de la semaine

Deuxième numéro de suite sur les objets connectés, je sais. Mais cet objet là trône dans votre salon.

Le 21 octobre, un chercheur en sécurité qui publie sur X sous le pseudo @log4j raconte sa découverte. Il possède une télé Samsung de 2025, et il cherche à comprendre comment les publicités qu’il y voit sont aussi bien ciblées.

Dans un fichier de configuration nommé security-policy.xml, il découvre une ligne : un service baptisé « alwaysonvoice ». Il continue de creuser : reconnaissance de contenu, géolocalisation, cartographie du réseau, service publicitaire, et des compteurs qui classent les sons entendus comme chien qui aboie, ou un bébé qui pleure. Sa télévision est un énorme aspirateur à données, le tout sans aucun respect de la vie privée. Le rapport technique complet est annoncé pour les prochains jours, et aucun laboratoire indépendant n’a encore vérifié ses affirmations. Mais son compte OpenAI, qu’il utilisait pour coder l’accès à sa télé, a été suspendu.

Une famille américaine réunie dans son salon devant un poste de télévision, vers 1958, les enfants assis au sol et la mère sur le canapé
Photo : Evert F. Baumgardner, National Archives, Wikimedia Commons (domaine public)

Que fait vraiment votre télé ?

« Always On Voice » n’est pas un secret enfoui dans le système d’exploitation. C’est une fonction que Samsung met en avant sur ses propres pages : allumée ou éteinte, la télé attend que vous prononciez le mot d’activation de Bixby, son assistant vocal, pour vous donner la météo ou piloter la maison. Même chose pour la fonctionnalité « chien qui aboie » : Samsung présente depuis 2024 un capteur sonore qui prévient votre téléphone quand le chien aboie seul à la maison. Il s’active dans l’application SmartThings, et il ne fonctionne que télé éteinte.

Je ne dis pas que le micro est innocent, mais il est un peu tôt pour en déduire que votre télé vous écoute en permanence.

Ce qui est sûr en revanche, c’est que votre télé sait ce que vous regardez. Ça porte un nom : la reconnaissance automatique de contenu, ou ACR. Imaginez Shazam, mais pour l’image. D’après la documentation de Samsung destinée aux annonceurs, la télé capture ce qui s’affiche toutes les 500 millisecondes. Elle en tire une empreinte, envoyée environ une fois par minute vers des serveurs qui la comparent à une base de programmes et de publicités. Le chercheur @log4j l’a d’ailleurs vu de l’intérieur : le 23 octobre, il écrit que sa télé traite elle-même des captures d’écran et un identifiant publicitaire commun à tous vos appareils.

Le plus ennuyeux : d’après le code lu par le chercheur, le moteur qui analyse l’écran démarre avant toute autorisation de votre part, et ne s’arrête pas quand vous refusez. Il précise lui-même ne pas l’avoir vérifié sur une télé en marche. Si ça se confirme, la case que vous décochez dans les réglages ne sert à rien.

En 2024, des chercheurs de l’University College London, d’UC Davis et de Madrid ont mesuré le trafic de télés Samsung et LG. L’ACR tourne quand vous regardez un programme directement sur la télé, ou quand la télé ne sert que d’écran à un appareil branché en HDMI.

En France, toutes les box passent par le HDMI. Dit autrement, Samsung sait tout ce que vous regardez.

Une télé à prix coûtant pour vendre plus de pub ?

Pourquoi un fabricant prendrait-il la peine de vous espionner ?

L’ACR naît vers 2011, dans le sillage de Shazam. Samsung s’y met dès 2012, LG en 2013, Vizio en 2014. Dans le même temps, le prix des écrans plats s’effondre. Les deux mouvements sont liés.

En janvier 2019, au CES de Las Vegas, le directeur technique de Vizio, Bill Baxter, explique au site The Verge que la télé est une industrie à 6 % de marge. Sa stratégie tient en une phrase : « Je n’ai pas vraiment besoin de gagner de l’argent avec la télé. » Il lui suffit de couvrir ses coûts. Le reste vient après la vente, des données et de la publicité. Il a même un nom pour ça : la monétisation post-achat.

Concrètement, les constructeurs gagnent de l’argent en revendant vos données à des fins publicitaires, afin de constituer une nouvelle ligne de revenus.

Un écran devrait afficher, pas regarder. Et quand un appareil vous est vendu étonnamment bon marché, demandez-vous qui paie la différence. Souvent, c’est vous, en données personnelles.

Dix ans de tentatives plus ou moins réussies

Février 2015. La politique de confidentialité de Samsung prévient que vos paroles peuvent être transmises à un tiers quand vous utilisez la commande vocale. Tollé. Samsung assure ne pas conserver ni vendre les données vocales.

Février 2017. La FTC, le régulateur américain, accuse Vizio d’avoir collecté, seconde par seconde, ce que regardaient 11 millions de télés, sans le dire clairement, puis de l’avoir partagé. Grâce à l’adresse IP, des courtiers y ajoutaient l’âge, le revenu ou la situation familiale des foyers. Amende : 2,2 millions de dollars, et l’obligation de demander un accord explicite.

Décembre 2025. Le procureur général du Texas attaque Samsung, LG, Sony, Hisense et TCL pour leur ACR. Sa plainte détaille l’asymétrie : chez Samsung, un clic pour accepter à l’installation, mais plus de 15 clics répartis dans au moins quatre menus pour refuser. Samsung fait une transaction en février 2026 et s’engage à recueillir un vrai consentement des Texans. LG suit en mai.

Septembre 2026. La chaîne YouTube Gamers Nexus, avec Level1Techs, accuse les télés LG de capter du son écran éteint, de cartographier le réseau de la maison et d’envoyer le tout à la reconnexion. LG dément tout enregistrement des conversations. Les démonstrations les plus marquantes portaient sur une télé modifiée, et le sujet est encore en suspens depuis.

Le schéma se répète. La peur se concentre évidemment sur le micro, le plus difficile à prouver. Ce qui est documenté, chiffré et sanctionné, c’est la capture d’écran.

Mais il est très probable que les jours à venir nous donnent de quoi nous inquiéter.

À la semaine prochaine,

Guillaume

P.S. Vivre sans Google est donc sorti jeudi, merci à celles et ceux qui l’ont commandé. N’hésitez pas à en parler autour de vous. Ce numéro en reprend le fil rouge : quand un service est gratuit, ou étonnamment bon marché, il a un second client, et ce n’est pas vous. Le livre montre, service par service, comment reprendre la main sur votre vie personnelle. Découvrir le livre

Sources et références (42 liens)

L’affaire

Le mécanisme

L’origine

Les précédents

Le geste

En bref

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